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- Cinq semaines d’arrêt total, un luxe devenu impossible
- La préparation sur mesure: cibler ce qu’on ne peut pas travailler en saison
- L’intelligence du dosage: du travail, mais sans prise de risque
- Le Bronco comme étalon: une obsession chiffrée
- Les excès estivaux: une menace qu’on apprend à discipliner
- Sources
Au Stade Toulousain, certains joueurs comme Thomas Ramos et Dorian Aldegheri ont choisi de débuter une préparation physique individualisée avant la reprise officielle prévue en août 2026. Cette tendance répond à une réalité: les sportifs de haut niveau doivent arriver en forme dès les premiers matchs amicaux, là où autrefois ils avaient le temps de monter en charge progressivement.
Lorsque Ramos, Aldegheri et Clément Vergé franchissent les portes du centre Sport Performance Mouvement à Tournefeuille, ce n’est pas une démarche anodine. Ces trois joueurs du Stade Toulousain se soumettent volontairement à des heures de travail physique supplémentaire avant même que le groupe officiel ne reprenne. Ce choix, loin d’être marginal, illustre une mutation profonde dans les mentalités du rugby professionnel – une accélération des attentes qui oblige les athlètes à repenser leur rapport au repos estival.
Cinq semaines d’arrêt total, un luxe devenu impossible
La genèse de cette pratique est simple: certains joueurs, notamment ceux qui ont participé à des engagements en équipe de France, reprennent avec le groupe une semaine plus tard que leurs coéquipiers. Sur le papier, cinq semaines de vacances sonnent généreux. Mais Louis Strasfogel, le préparateur physique qui encadre ces athlètes, énonce une vérité que les clubs ne peuvent plus ignorer. Cinq semaines d’arrêt total du sport, c’est incompatible avec les exigences actuelles du calendrier. Le risque: se présenter au premier jour de reprise en retard sur la majorité du groupe, déjà engagée depuis une semaine dans un processus de remise en charge. Dès lors, ces joueurs « protégés » – dont l’absence est inévitable du fait de leurs obligations internationales – choisissent de ne pas laisser ce gap se creuser. Ils reprennent leur côté, en décalé, pour arriver au même niveau physique que ceux qui ont eu accès à la préparation collective.
Ce n’est pas de l’excès de zèle. C’est une pragmatique née de la compétition interne. Chacun sait que les premiers matchs amicaux serviront à l’entraîneur pour évaluer qui est prêt. Arriver amoindri est un risque de sélection qu’aucun athlète ne peut se permettre.
La préparation sur mesure: cibler ce qu’on ne peut pas travailler en saison
Mais pourquoi accepter cette charge supplémentaire si la reprise officielle comportera elle-même une « grosse dose de physique »? Parce que la préparation individualisée répond à des besoins très spécifiques que le travail en groupe durant la saison ne peut satisfaire.
Strasfogel l’explique sans détour: ces joueurs se connaissent bien, ils savent de quoi ils ont besoin, quels sont les problèmes musculaires ou techniques qu’ils ont accumulés pendant l’année. Une tendinopathie chronique, une mobilité insuffisante, une fragilité à un poste donné – autant de travail de détail qui requiert du temps, de la réflexion et surtout de l’absence de pression de résultat. En saison, même lors des semaines de décharge, ces micros-problèmes ne peuvent être adressés correctement: il y a toujours un match autour du coin, une menace de blessure qui plane, une charge à gérer. Pendant les vacances, on a enfin le luxe de faire les choses « sans être tabassé sur ses points faibles », comme le dit le préparateur – autrement dit, sans risque immédiat de basculer à la blessure.
L’objectif n’est donc pas de muscler les faibles, mais de les harmoniser. De poser des fondations stables qui permettront au reste de la saison de s’ériger sans craquements.
L’intelligence du dosage: du travail, mais sans prise de risque
Une question s’impose: ajouter de la charge de travail en dehors du cadre officiel n’est-il pas dangereux? Strasfogel répond par une nuance capitale. Tout dépend de qui le pilote.
Si la charge est imposée de manière rigide, oui, le risque augmente. Mais quand elle est adaptée au jour le jour, quand elle répond à la fatigabilité réelle du joueur et non à un programme écrit d’avance, elle devient bénéfique. La structure – qu’elle soit le centre de coaching ou le club lui-même – doit rester à l’écoute. Elle doit comprendre la « base physique » sur laquelle chaque athlète peut s’appuyer pour le reste de la saison. L’enjeu est de construire de l’homogénéité, pas de créer des fragilités en poussant trop loin trop vite.
Vergé, Ramos et Aldegheri reçoivent d’ailleurs un suivi constant. Quand Vergé s’est présenté au club après une semaine de reprise, Strasfogel a eu besoin de savoir comment il s’était comporté face au Bronco – cet exercice redouté de pré-saison qui teste à la fois la puissance aérobie et la détermination. Ce retour d’information permet d’ajuster, de valider que la prépa individuelle et les exigences collectives s’alignent, et surtout que le joueur arrive capable de répondre aux attentes de sa structure.
Le Bronco comme étalon: une obsession chiffrée
Le Bronco occupe une place centrale dans cette chronique de la reprise. Il mesure précisément ce que les vacances ont coûté, ce que la préparation individuelle a apporté. Pour les joueurs, c’est aussi une affaire personnelle: chacun veut battre son record de l’année précédente, une quête qui dure depuis des années et qui donne un sens très concret au travail fourni pendant l’été.
En ce sens, la préparation individualisée n’est pas un pari risqué mais un investissement ciblé. Elle offre la promesse que lorsqu’on franchira le Bronco, on ne partira pas de zéro.
Les excès estivaux: une menace qu’on apprend à discipliner
Reste une question que tout athlète connaît: les vacances, c’est aussi le relâchement, voire les excès. Strasfogel ne cache pas que la reprise progressive constitue un frein indirect aux dérives de l’été. Si on prolonge les folies trop longtemps, la remise en route devient plus dure et plus longue. Mais il nuance: les mentalités changent, surtout depuis la période post-Covid, il y a quatre ans environ. Les sportifs de haut niveau ont progressivement réalisé que dès les matchs amicaux, il faut être en forme pour montrer à l’entraîneur qu’on est compétitif. Fini le luxe de trois mois pour monter en charge.
De là cette nouvelle discipline estivale: profiter au début du repos, mais sans laisser les excès s’enraciner. Parce qu’ils savent que ça peut vite dégénérer. Ramos lui-même en est un exemple: lors des semaines de coupure ou des jours off du club, il vient travailler au centre pour « rester dans le rythme » et « décompresser mentalement et psy ». Ce n’est pas une charge phénoménale, mais c’est une continuité qui prévient le décrochage total.
Au final, cette tendance à la préparation individualisée révèle moins une intensification du travail qu’une mutation du rapport au professionnalisme. Le sport de haut niveau a changé. L’été n’est plus une pause mais une rédéfinition des équilibres physiques et mentaux qui permettront de tenir dix mois sans rupture. Ramos, Aldegheri et Vergé ne s’imposent pas cette charge par masochisme: ils la choisissent parce qu’elle est devenue une condition de survie compétitive.